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La démengeaison Lorette Nobécourt    Lorette Nobécourt    http://www.solitude-records.com




- LA DÉMANGEAISON - Lorette Nobécourt -
(Collection Nouvelle génération, 1994)

Se glisser dans la peau d'un autre. D'une autre plus exactement. Entrer dans son intimité la plus caverneuse, dans les tréfonds de son crâne. Se retrouver plongé, enfoui radicalement 
dans un être déchiré, lacéré. La venue sur terre laborieuse, à demi paralysée, état faisant place à des maladies de peau redoutables : une dermatose nommée psoriasis, une autre leucoplasie. Des mots barbares pour une expérience de vie qui ne l'est pas moins.

Son quotidien : l'enfer de la Démangeaison ininterrompue. S'égratigner jusqu'à la déchirure, au plus profond de sa chair (et mes mots restent faibles comparés au texte puissant, dévastateur et décidément très percutant de Lorette Nobécourt). Se badigeonner de crèmes puantes après avoir goûté au "suintant" : pu, sang, et autre liquide organique.

Une enfance sans tendresse de la part de ses proches. Le sentiment d'être toujours différente, étrangère. Des penchants chroniques pour le suicide. À qui la faute de cette indécrottable souffrance, de cet isolement apeurant ? Première hypothèse dans son esprit naissant : il s'agit d'un complot familial. "Ils m'ont collé des maladies saugrenues comme autant d'excréments de folie à vivre sur ma peau", deux alternatives si l'on peut ainsi dire : "la mort ou la démence". Pourquoi de telles afflictions ? Pour l'empêcher de parler, de révéler la terrible vérité sur la vie en société.

De la démangeaison insoutenable naît la gratte "éplucher ma peau, c'était mettre à nu l'horreur banale, sempiternelle du petit groupe affreux des siens." 
L'éloignement s'impose : un internat, l'isolement de ses camarades sans pitié pour la différence, la gratte toujours, tenace, mais une bibliothèque apaisante pleine de livres à dévorer, sources de connaissances libératrices aux premiers abord. Donc l'écriture s'impose d'elle-même. Passer du parchemin vivant (elle) gratté par les ongles, aux pages blanches, griffonnées fébrilement par la plume d'un stylo. Déverser le poison des nerfs sur papier, et non plus dans ses vaisseaux sanguins. Prendre un appart' pour mieux se concentrer sur son écrit. 
S'adonner à la boisson. Et puis "bâhm", un été de délivrance. La thérapie de l'écrit semble fonctionner après celle des médecins (dermato, psy...), de leurs médocs oiseux car soignant l'effet mais pas la cause. Un taff dans une agence de presse. L'insertion, les robes, "ouverture sur les autres".

Et puis, "rebâhm", une nuit la Démangeaison s'impose sans qu'on l'ait sonnée. Résister... pas possible bien longtemps. Et l'enfer recommence, s'adonner à la gratte, puis les crèmes... cercle vicieux. Explication : "ce n'était pas eux, non pas eux les responsables, la famille, les familles, mais plutôt l'affreuse oppression d'un système qu'ils maintiennent dans un aveuglement qui n'a d'égal que leur capacité à se persuader du contraire", "ce n'était plus la famille que je rejetais, non, mais eux, tous les serviles heureux".

Retourner travailler ? S'insérer dans la société, tout ça, surtout pas ! Plutôt l'isolement de la Démangeaison que de vivre comme tous ces gens excités seulement par "l'ordre et l'or"
Des gens qui "ensanglantent leurs yeux pour une parcelle de terre, pour une miette d'héritage", qui n'ont jamais eu même le goût de "la liberté", qui "n'ont jamais rien tenté, rien inventé, rien songé mais accumulé seulement avec une bêtise obstinée, sans fin inassouvissable". Alors voilà l'enjeu : "je creusais la peau parce que c'était la seule façon de refuser l'adhésion à un monde confus suintant l'abrutissement". "Je me scalpais moi-même, devenant ainsi inutilisable, mauvaise machine, en dehors de la grande industrie...", "je me condamnais volontairement à refuser cette bonne santé épargnante, indispensable pour la vie professionnelle, nécessaire à la mascarade grotesque de la comédie sociale pour être économiquement dysfonctionnelle".

La liberté passe ici aussi par la possession totale de son corps, de son désir quand jouissance extrême se confond désormais avec les lois de la démangeaison et de son assouvissement, dans des séances de masturbation qui se compilent avec celles des démangeaisons. Une vie dans l'ombre. Et puis, la rencontre d'un lycéen, Rodolphe. De l'amour physique brutal et intense finissant par assouvir les penchants d'Irène. "Il prenait du plaisir à racler dans ma couenne, à foncer droit devant au creux du ventre ouvert, dessous le sexe, dessus la peau en sang [...] je devenais muqueuse affolée [...] il opérait dans mes chairs profondes, m'amputait de mes squames".

Séparation. Liberté totale laissant place à une nouvelle passion : écorcher les autres. Rencontre inattendue de Rodolphe qui n'a rien compris au sens de tout ça, "reproduisant l'ordre et la tranquillité" dans sa vie sociale. Le taillader avec un canif en branlant "doucement son membre" pour qu'il devienne "l'enveloppe déchirée, ouvert sur un autre infini".
S'en suit une arrestation sans résistance de sa part, arrestation menant à l'HP (où serait-ce une prison ?), pour avoir "transgresser ce qu'on nous dit d'être mal", pour avoir compris dès le début le monde - "Alors je décidais de m'installer sur un banc de métro à 9 heures, à l'heure de pointe, et le spectacle de ces foules entières me donna l'impression d'une folie bien plus grande" - et exprimer de façon très personnelle et plus que décalée son rejet de celui-ci.

Une lecture édifiante. Un style sans relâche. Une intrigue singulière qui laisse sur une impression bizarre. Comment ne pas s'attacher, voir s'identifier à ce personnage d'une sensibilité, d'une intériorité profonde et ayant un recul et une mise en question pertinente de la société ? Mais comment à la fois ne pas être profondément écœuré de cet être qui va au delà de l'intelligible ? Qu'on aime ou qu'on déteste, il me paraît difficile de rester neutre face à cette œuvre.

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